dimanche 13 décembre 2020

Richard Corben (1940 - 2020) : hommage


RICHARD CORBEN :
HOMMAGE



Richard Corben (1940 - 2020)

Ce dessinateur compte tellement pour moi que je ne sais par où commencer, à l'annonce de son décès le 2 décembre 2020.

Son style si atypique, détonnant et reconnaissable m'a profondément marqué à mes 10-11 ans, quand on m'avait offert un dictionnaire de la bande-dessinée. Je flashais complètement sur ces quelques cases issues de la saga DEN... Le grand œuvre de Corben, racontant l'histoire d'un adolescent geek avant l'heure que personne n'aime, projeté dans une dimension parallèle où il se retrouvait avec un corps de bodybuilder stéroïdé et... toutes les femmes à ses pieds. Tout en restant demeuré.
De l'humour, de l'action, du gore, des paysages et des monstres renversants, le tout baignant dans de la Fantasy à consonance érotique.

Corben s'autorisait tous les délires dans cette oeuvre, j'ai été particulièrement marqué - entre 1000 autres - par ce passage où un personnage rêve de faire l'amour à une jolie femme... alors qu'il est en réalité mangé/gouté par une créature ! Une idée qui sera reprise dans nombre de films d'horreur et autres, on peut penser notamment à la magnifique et tétanisante scène dans THE GREY (Joe Carnahan - 2011), avec ce père se réfugiant dans ses souvenirs passés avec sa fillette jouant avec ses cheveux sur son visage... qui deviennent les mâchoires des loups le dévorant, dans la glaciale réalité d'une forêt enneigée.


DEN est d'ailleurs très difficile à trouver de nos jours (8 tomes en 3 séries), car Corben détient les droits, et refusait de les ré-éditer. En effet, le doyen de 80 ans continuait à dessiner sans relâche, et avait besoin de vendre ses nouveaux projets : il préférait que les éditeurs s'intéressent à ces derniers plutôt que de se faire un argent facile avec sa gloire d'antan.
C'est d'ailleurs en France que le travail de Corben a eu un écho particulier : déjà en travaillant mi-70's dans la revue mythique METAL HURLANT (dont sa "Couronne du Roi" qui est simplement excellent, et donc "Den"), mais aussi plus récemment grâce à l'éditeur Delirium, qui a réussi à lever des fonds colossaux pour justement produire les derniers travaux de l'auteur. GRAVE - LES CONTES DU CIMETIERE était un régal de tous les instants, avec sa myriade de nouvelles façon LES CONTES DE LA CRYPTE, et son ultime ouvrage aura donc été MURKYWORLD. L'éditeur a fait un boulot d'orfèvre sur ses incontournables EERIE & CREEPY, on pourrait en parler des heures, ne serait-ce que l'histoire courte "En Profondeur"...


Corben était un génie qui réussissait tout ce qu'il touchait : il a dessiné l'Alien dans ALIENS : ALCHEMY, l'une des meilleures histoires dérivées de la saga, mélangeant androïdes, religion et donc xénomorphes. 
Il a dessiné un Luke Cage violent, baladant sa carcasse musculeuse dans les bas-fonds d'un New York façon Abel Ferrara, puis est passé par GHOST RIDER avec des planches de feu et de fureur. Il a aussi dessiné ce qui doit être l'un des tous meilleurs albums de HULK : BANNER, avec le-dit Banner en dépression et suicidaire.
Il est passé avec brio là-encore dans l'univers de HELLBOY... il y a un excellent recueil de tout ce qu'il y a fait, paru chez Delcourt. Corben était aussi fort en mercenaire qu'en artiste créant ses propres univers.


Son HELLBAZER, dans un univers carcéral poisseux et sans pitié, est un véritable bijou. Désolé d'être dans la répétition, mais c'est bien le cas... et quand je dis "sans pitié", ce n'est pas du petit-bras faussement sombre comme il en pullule de nos jours : je parle de passage à tabac et de viols de détenus. Le destin du méchant de l'histoire est vraiment traumatisant, de par le scénario de Brian Azzarello certes, mais aussi et surtout par les traits de Corben, qui déforment les personnages en une sorte de caricature des travers humains les rendant inquiétants comme jamais.
La flippe, on la ressent aussi à fond de balle dans son superbe LA MAISON AU BORD DU MONDE, ultra Lovecraftien. Lovecraft, Edgar Allan Poe : deux écrivains vers lesquels Corben puisera énormément d'inspiration, et desquels il fera moult adaptations (voir également ESPRIT DES MORTS).


Il me semble que ses BD préférées étaient DEN, JEREMY BROOD, LES MILLES ET UNE NUIT et BLOODSTAR. Des chefs d'œuvres. Mais je finirai en citant ce qui est certainement l'un de mes plus grands chocs du 9eme art (tout courant confondu), et je parle de mon top 3.
Il s'agit de PUNISHER : LA FIN.
Il y a eu un avant et après dans ma vie de lecteur de bd, avec ce joyau noir. Je n'avais jamais été transpercé de la sorte par un seul et unique album, dans mon existence. J'avais lu la dernière page en me disant "ce n'est pas possible, ça ne peut pas aller aussi loin... " Mais si, et ça va aussi loin qu'il est possible d'aller. Le scénario de Garth Ennis est absolument remarquable et implacable. Et encore une fois, Richard Corben apporte son trait déshumanisant l'humain, justement, le présentant sous sa forme véritable ; hideux, malsain, manipulateur et irrécupérable. Et abouti le personnage de Frank Castle comme on n'aurait jamais pu l'imaginer une seconde.
Une fable d'une sombritude incomparable, dont le monologue final me trotte souvent dans la tête : "Il était une fois une bande d'enculés...". Ceux qui ont lu ce comics me comprendront. Une perfection qui me fascine et me brutalise pareillement à chaque fois que je le relis.


Il y aurait tant à dire sur Corben... Son style unique et donc créé à partir de photographies, de moulages, de peinture, de dessin et d'informatique, tellement en avance sur son temps.
Personnellement, Corben était le genre d'artiste me parlant le plus ; celui qui est tout autant un artisan, s'attelant à sa table à dessin chaque matin, et qui charbonne, qui bosse dur. Il venait d'avoir 80 ans... et était donc toujours actif. Ca force le respect.

Pour faire le "vieux con"; de nos jours c'est tellement rare de tomber sur une BD / Comics / Manga qui retourne, tout ça est tellement fade, sorti d'un photoshop sans âme, à la chaîne, pour plaire au plus grand nombre, pour ne surtout pas chambouler de trop... on est loin de ce qu'on est en droit d'attendre du 9ème art.
Ce n'est pas demain la veille qu'on assistera à la naissance d'un nouveau Corben, avec ses univers mélangeant cauchemars et fantasmes, peuplés de monstres et d'hommes eux-mêmes anormaux pour le pire ou pour le meilleur, avec leurs physiques phénoménaux, attributs à l'air pour certains, malveillance sourdant des visages pour d'autres, traversant des aventures tour à tour dérangeantes, horrifiques, ultra-violentes et/ou érotiques.

Corben a profondément marqué la bande-dessinée et la culture populaire, sans personne pour prendre son relais... 
C'est ce qu'on peut appeler une légende.


Arthur Cauras.




dimanche 27 septembre 2020

RUN & GUN : le cinéma d'Albert Pyun





RUN & GUN :
LE CINÉMA D’ALBERT PYUN




« Albert Pyun » : c’est un synonyme de gros mot, de boutade entre cinéphiles.

Pourquoi est-il moqué ? Parce qu’à l’heure où je vous parle, Albert Pyun a réalisé près de 50 long-métrages, une majorité de Séries B d’anticipation et d’action à très petits budgets, faits pour la plupart avec les moyens du bord, ce qui le faisait passer aux yeux de certains pour un réalisateur de Séries Z.

Pendant près de 40 ans, sa filmographie a fait se côtoyer de très bonnes Séries B et d’autres moins réussies : forcément en plus de 50 films, difficile de mettre toujours dans le mille. Toutefois, même quand il arrivait que ses films soient ratés, il restait toujours une idée ou une séquence valant le détour.


De nos jours, ce ressenti vis-à-vis de lui s’est un peu atténué, difficile de savoir précisément pourquoi. Est-ce en rapport avec la mode rétro des années 80 ? Est-ce dû à l’avènement des plateformes VOD / SVOD comme Netflix, sur lesquelles ce genre de films ne prêtent plus au sarcasme, et sont pris pour ce qu’il sont : des divertissements pas plus méprisables qu’un autre, comme à l’époque pouvaient l’être les romans de gare ?

Je vais brosser le parcours d’Albert Pyun, et m’arrêterai en bonne partie sur CYBORG ; en plus d'être le film le plus connu de son auteur, il permet de comprendre Pyun au niveau artistique comme artisanal.


LE BUSINESS-PLAN PYUN

Albert Pyun a donc toujours eu un rythme de tournage absolument hors-normes en occident. L’âge d’or de sa carrière se trouve entre le début des années 1980 et le début des années 2000… à partir des années 90, il parvient à tenir la cadence de 2-3 films tournés par an. A son maximum, il était capable de mettre en boîte 115 plans par jour et de filmer quelques 30 pages de scénario en une seule journée… Pour vous donner une idée, une journée avec 20 plans à tourner est considérée comme compliquée à tenir.

Sa cinquantaine de tournages ont tous la particularité d’avoir été le plus souvent bouclés entre 8 et 12 jours. Une durée absolument incroyable, quand on voit la tenue finale de certains d’entre eux.

Sur le tournage de KNIGHTS (1993) avec
Lance Henriksen, Kathy Long & Gary Daniels.

A partir de 1993, ses films ne sortiront quasiment plus en salles : ce seront ce qu’on appelle des DTV - Direct to Video. Le circuit normal d’un film à cette époque était d’abord d’être exploité en salles, au cinéma, puis d’être mis à la location en cassette VHS dans les vidéoclubs, avant d’être proposé à la vente.
Dans les années 90, certains producteurs ont décidé de sauter la case cinéma : la fabrication des copies cinéma était trop onéreuse par rapport à certaines de leurs petites productions. Certains « petits films » étaient donc conçus pour sortir directement en VHS ; le public n’y verrait que du feu.

A l’époque actuelle, avec les plateformes VOD, ça paraît tout à fait quelconque qu’un film ne passe pas par l’exploitation en salles : dans l’esprit du spectateur, ça n’a pas de rapport avec sa qualité. Tandis qu’à l’époque, c’était extrêmement mal vu et le film était traité comme un petit produit de bas étage.

Ca dévaluait aussi énormément la côte d’un réalisateur, et avec le temps c’est sûrement ce qui a valu à Albert Pyun certains collibets, ajouté au fait qu’il tournait extrêmement vite et plusieurs films par an.

De nos jours, les productions indépendantes essayent de réduire au maximum le temps des tournages, s’appuyant sur le fait qu’on tourne plus vite en numérique. Pour exemple, certaines productions Blumhouse (AMERICAN NIGHTMARE, PARANORMAL ACTIVITY) sont tournées en une vingtaine de jours. On se rapproche de la manière de fonctionner de Pyun depuis les années 80.


Pour réussir cet exploit très économique, ce fils de militaire s’est toujours entouré d’une véritable famille : ses acteurs sont récurrents, et il ne fait pas de répétition avec eux pour garder une spontanéité le Jour J (il garde un mauvais souvenir à ce niveau au sujet de son deuxième film, RADIOACTIVE DREAMS). 
A la production on retrouve toujours Tom Karnowski (avec qui il a travaillé dès son premier long), George Mooradian est à la lumière tandis que Ken Morissey s’occupe du montage et Tony Riparetti de la musique. Tout ce petit monde se connaissant parfaitement, les tournages vont donc très vite. 
Ayant été formé au Japon auprès du chef opérateur d’Akira Kurosawa, Takao Saito, il est aussi son propre opérateur steadicam et cadreur additionnel. Il avait été repéré à ses 18 ans via un de ses courts-métrages par l'acteur fétiche de Kurosawa, Toshiro Mifune, qui avait voulu lui donner un coup de main, car selon lui les asiatiques avaient du mal à percer à Hollywood.

Auprès du duo Kurosawa / Saito (RAN, DODESKADEN, DREAMS), Pyun dira qu'il aura appris la préparation et la concentration absolue, mais aussi comment utiliser la composition du cadre et les couleurs pour raconter une histoire et révéler ses personnages.

Lorsqu'il revient à Hawaii, à ses 20 ans, il avait déjà monté près de 60 publicités et bande-annonces, ce qui lui assurera plus tard la capacité à bien savoir sélectionner les plans indispensables à arracher lors de ses tournages speed.


LIBERTÉ & RENTABILITÉ

En 1982, Il parvient à faire son premier film à ses 28 ans, et c’est de l’Heroic Fantasy : THE SWORD AND THE SORCERER (L’EPEE SAUVAGE chez nous), qui surfe sur la vague récente de l’Heroic Fantasy dont l’un des fleurons est CONAN LE BARBARE de John Milius. Mais c’est grâce au succès d’EXCALIBUR de John Boorman que son film obtient le feu vert ; avant ça, personne ne s'y intéressait.


L’EPEE SAUVAGE
 cartonne au box office : c’est l’un des plus gros succès jamais réalisé par un film indépendant à cette époque. L’efficacité de Pyun et sa capacité à gérer l’action, le tout sur un temps de tournage plus réduit qu’à l’accoutumée, ont souvent attiré la convoitise des agents artistiques et des studios, à laquelle il ne donnait pas suite.

Par exemple the Ladd Company l’approche pour réaliser TOTAL RECALL en 1983, en 1994 c’est TriStar Pictures qui lui demande de faire un remake du THE KILLER de John Woo… Il refusait à chaque fois ce genre de gros projets, non pas par manque de confiance en lui, mais parce qu’il sentait qu’on ne lui laisserait pas assez les coudées franches, ou parfois parce qu’il ne pourrait pas travailler avec sa famille de techniciens.

Il a toujours préféré une liberté totale, quitte à devoir batailler avec de très petits moyens, plutôt que se diriger vers des budgets plus confortables mais assujettis à « une chaîne de commandement » plus drastique et handicapante au niveau de la liberté créatrice.

Les genres de prédilection de Pyun ont été majoritairement le film Post-apocalyptique et le film de Kickboxing qui a connu son heure de gloire dans les 90’s. Amusant qu’il ait déclaré un jour que ce qui l’a attiré dans le genre post-apo, ce n’était pas spécialement son amour du genre, mais simplement le fait que ça lui permettait de réaliser des films à budgets très modestes.
Le réalisateur hawaiien a également montré son attrait pour l'aventure plus familiale (encore que!), le film musical et la comédie d'action, avec quelques titres comme BRAIN SMASHER, VICIOUS LIPS, DOLLMAN et ALIEN FROM L.A, tous très sympathiques. 

Un des nombreux films tournés en une dizaine de jours par Pyun :
HEATSEEKER (1995), mettant en scène un tournoi futuriste où le héros,
seul combattant encore 100% humain, doit affronter des adversaires
boostés cybernétiquement.

Le fait de tourner très vite et dans une toute petite économie permettait à Pyun de s’assurer de rentrer dans ses frais avant même que le film ne soit vendu, par le biais du pré-achat des télévisions et des ventes internationales… et donc de faire ce qu’il voulait sans se soucier de perdre de l’argent ! Une méthode forcément héritée de ses années passées chez Cannon...


LA PATTE PYUN

Albert Pyun est un artisan qui est donc capable de finir son planning en avance, mais il a aussi un côté inventif et artistique qu'on ne peut lui nier. Il faut insister sur le fait qu’aller vite ne l’empêche pas de pondre certains films (ou à minima certaines séquences) sortant totalement du lot de ce qui se faisait à ce moment-là.

On peut citer par exemple sa « caméra coup-de-feu » accrochée à des câbles, projetée à pleine vitesse sur ses comédiens. L’effet est toujours saisissant, et on le retrouve dans beaucoup de ses films, dont ADRENALINE, MEAN GUNS, CYBORG ou encore NEMESIS.

NEMESIS : le film le plus nerveux de Pyun, marchant également
sur les traces de BLADE RUNNER

En parlant de NEMESIS, c’est certainement son film le plus énervé, une action frénétique à la hong-kongaise (cinéma dont Pyun raffole, il est un fan absolu de Tsui Hark mais aussi de King Hu), et la force herculéenne des personnages qui, étant des androïdes, lui permettent toutes les excentricités ! Voir la fusillade dans l’hôtel, où Pyun arrive à rendre lisible un véritable chaos se déroulant dans plusieurs pièces différentes, avec son héros qui chute à travers des trous dans le plancher, tout en tirant au passage sur ses adversaires.

Et si Pyun aimait d’abord filmer l’action, il ressort de la majorité de ses petits budgets une atmosphère de spleen, de dépression, sur laquelle il plaquait aussi bon nombre d’idées personnelles et déjantées, pas spécialement grand public. Une patte limite « arty » voire expérimentale : à l’origine, on rappelle qu’il souhait que CYBORG soit un « opéra Rock muet en Noir & Blanc » ! Ce qui l’a d’ailleurs amené a être débarqué de la post-production… Nous y reviendrons plus tard.


C’est finalement le concept de la série B dans toute sa splendeur : essayer, proposer des choses qui sortent des sentiers battus, qui changent de ce qu’on voit dans les films grand public. Quitte à ce que ce soit totalement barré : Ice-T qui lance sans explication une boule de feu dans CORRUPT, la reproduction « nombril à nombril » cybernétique et le téton-seringue dans le (pour le coup) assez Z NEMESIS 4, le mélange totalement fou MAD MAX 2 + TERMINATOR + films d’arts martiaux chinois + références bibliques + caste dominante de Vampires Cyborgs dans le jubilatoire KNIGHTS

Avec lui, même un simple film de kickboxing comme le 4ème volet de KICKBOXER est particulier, entre séquences de sadisme à l’italienne et ambiance mélancolique et dépressive, donnant le sentiment que même si ce n’est pas un univers post-apocalyptique, on est quand-même sur la fin de quelque chose, que le monde va à sa perte…



Difficile de ne pas mentionner CRAZY SIX, un DTV totalement atypique dans lequel Pyun laisse pleinement parler sa fibre artistique. Avec ses fondus de film noir, son rythme lancinant, ses chansons hypnotisantes… CRAZY SIX a tout du rêve, d’une sorte de fantasme sous substance illicite (comme son anti-héros adepte de la pipe à crack !), une histoire totalement surréaliste de guerre des gangs avec ce personnage de Sheriff venant faire la loi alors qu’on est en Europe de l’Est ! 
Le casting de gueules (Ice-T, Burt Reynolds, Mario Van Peebles, Rob Lowe) est magnifié par la lumière racée du fidèle George Mooradian, rencontré sur le tournage de CYBORG… Mooradian est son chef opérateur attitré, qui a le feu vert pour expérimenter. Il joue souvent sur la surexposition de la pellicule et la diffusion de la lumière pour casser la monotonie de certains décors et surtout, donner un aspect de BD surréaliste.

Autre élément récurrent dans son cinéma : les femmes fortes, qui y ont quasi toujours un rôle déterminant, tenant la dragée haute aux hommes. Il dit avoir lutté en vain sur de nombreux projets pour que les rôles principaux soient tenus par des femmes : POSTMORTEM, BLAST, HEATSEEKER ou EXPLOSION IMMINENTE.
Dans NEMESIS, les personnages ont des noms qui sont généralement associés au sexe opposé : des hommes s’appellent Michelle, Marion et Angie, tandis que des femmes se nomment Julian, Jared et Max.

Sue Price dans la suite féminine musclée de NEMESIS.

A la base, Pyun a besoin qu’une idée forte lui vienne à l’esprit et l’obsède. Il dit : « Je n'ai jamais fait de film parce que c'était un choix de carrière ou un choix monétaire ». Un challenge de mise en scène, un univers singulier, une ambiance musicale, un acteur avec lequel il rêvait de travailler, un scénario qui le hante… Pour lui, dès qu’en tant que cinéaste on fait un choix seulement pour l’argent, on se perd et on pourrit son processus créatif.

"Je fais des films depuis l’âge de dix ans et quel que soit le film, je me suis toujours senti chanceux de les faire, quel que soit le budget ou l’histoire. J'adore le processus de création.
(...) J'ai adoré être un reclus en faisant mes films. Je n'ai jamais fait de films pour toucher un large public. Je voulais juste que les films soient uniques et remplis de mon imagination. Je voulais toujours que mes films donnent à quiconque les voyait une expérience et quelque chose qu'ils n'avaient jamais vu auparavant.
Je n'ai jamais été paresseux en ce qui concerne la réalisation de mes films."
Albert Pyun.

Pyun dit avoir eu l’opportunité de faire autant de films en 40 ans justement parce qu’il essayait de proposer à chaque fois quelque chose de différent de ce qui se faisait, avec de petits budgets. Parce qu’il refusait de rentrer bêtement dans un moule grand-public. Et selon lui, c’est ce qui fait que ses films sont toujours appréciés de nos jours…

Pour le comprendre et comprendre son cinéma, il faut avoir en tête que pour lui, il n'y a pas de petites/grandes Séries B, pas de Séries Z : il y a des films qu'il fait en y mettant absolument toute son énergie, sans se plaindre du manque de moyen.


LES STARS

Les Stars, c’est donc aussi un élément important de la filmographie d’Albert Pyun. Pas un seul projet n’est lancé sans avoir plusieurs noms connus à mettre sur l’affiche, pour en augmenter la plus-value. Et chaque star, coûtant très cher, ne reste que quelques jours sur ses tournages (par exemple, 1 seul pour Denis Hooper sur TICKER).

Christophe Lambert chasse le serial killer infecté
dans ADRENALIN - FEAR THE RUSH (1996)

J’avais eu le plaisir de rencontrer Christophe Lambert il y a quelques années et j’avais été surpris de son enthousiasme quand j’avais évoqué ses deux collaborations avec Pyun, ADRENALIN et MEAN GUNS ! Ces deux films font en effet parti de ce qu’il a réalisé de mieux. Lambert l’aime beaucoup et garde de très bons souvenirs de ces « tournages lance-pierre ». Il m’avait raconté que Pyun disait ne pas savoir travailler autrement qu’en se mettant une énorme charge de travail sur le dos, en un seul coup.

Pour rester sur l'exemple de Christophe Lambert : il apparaît dans 90% de MEAN GUNS. Pyun a cherché à filmer absolument tout ce qui le concernait en seulement 2 jours (Lambert parle de 4), dont une interaction avec 25 autres comédiens dans une scène, le tout dans 30 décors différents… Avec des fusillades, des combats, des poursuites, et près de 60 pages de dialogue à déclamer… Le tout en respectant les 11h maximum de travail par jour, bien entendu.
Malgré ces impératifs surréalistes, Christophe Lambert a en effet été bien mis en valeur au final, et le film a cette patte esthétique si plaisante et atypique, baignant dans une sorte de monde sauce western / post-apo hors du temps, avec sa musique Mambo décalée et rafraîchissante dans ce genre de film.


Et pourquoi Pyun changerait sa recette gagnante ? MEAN GUNS a été l’un de ses films les plus rentables : tournage de 13 jours pour 2 095 000 $. Il l’a vendu à HBO pour 1,5 Millions $, les ventes étrangères autour de 11 Millions de $, et les droits vidéos pour environ 2 millions $… il lui a fait gagner 7 fois la mise, et 20 ans après, ce « shoot’em up » live jouissif et déjanté génère toujours des rentrées d’argent !

Dans sa bulle de création / business, Albert Pyun raconte qu'il n'a jamais vraiment cherché à se faire des contacts dans l'industrie à Hollywood, qu'il n'était pas à l'aise lors des dîners avec les exécutifs des studios. Que cette autarcie l'a quelque part empêché de discuter, par exemple, de tournages et de réalisation avec d'autres réalisateurs... Tout ça rend sa carrière et sa façon de travailler en marge d'autant plus atypiques.


UN RYTHME ÉFFRÉNÉ… ET AUTO-DESTRUCTEUR

Filmant plus vite que l’éclair, Pyun a cependant parfois connu des problèmes techniques, comme sur URBAN MENACE ou KICKBOXER 4 - L’AGRESSEUR. Sur ce dernier, un bug du matériel caméra a eu pour conséquence d’altérer la pellicule. Beaucoup de plans endommagés ont donc du être jetés à la poubelle, et certains de ceux utilisés au montage gardent encore des défauts, comme cette barre oblique bleue transversale.
Du coup, les séquences de combat ne sont au final pas assez découpées selon lui, et il n’aime pas KICKBOXER 4, sauf les scènes de prison et le personnage de David Sloane.

Sasha Mitchell campe un Sloan désespéré
dans KICKBOXER 4 - THE AGRESSOR

Pour s'attarder un peu sur le film, à noter qu'à la base, ce qui motivait Albert Pyun dans ce projet était en effet le fait de montrer l’acteur Sasha Mitchell sous un jour tourmenté, lui qui était à l’époque une star de séries télé familiales.
Ce KICKBOXER 4 est appréciable, généreux en action, parsemé du fameux sadisme à l’italienne, imprégné de cette ambiance dépressive propre à Pyun donnant le sentiment que même si on n’est pas dans un univers post-apocalyptique, on est quand-même sur la fin de quelque chose, que le monde va à sa perte… C'est le film le plus sombre et dérangeant de la saga, allant assez loin dans la violence et la nudité.
En tout cas, là-encore, ces problèmes techniques n’ont pas empêché le film, tourné en 6 jours au Nouveau-Mexique, de réaliser un bénéfice de 2,6 millions $ en pré-ventes, avant même qu’il ne soit terminé ! *

Le problème, c’est que faire 50 films de cette manière, ça laisse à la longue forcément des séquelles. Surtout quand on va jusqu’à en faire 5 par an, comme durant l’année 1996…

Pyun le dit lui-même : il a toujours eu une cadence de vie infernale. Réveil à 3h du matin tous les jours, heure à laquelle il était dans l’état de sérénité et de clairvoyance nécessaire pour travailler sur ses scénarios et/ou la production. Ensuite, il était dans un état perpétuel d’écriture, de pitching, de recherche de financement, de production et de post-production. Et passait nombre de coups de téléphone pour conclure des deals : « Je me réveillais chaque matin avec ma liste d'appels à faire. Franchement, c'est probablement la partie la plus importante du cinéma à Los Angeles et à New York. La dernière chose que je faisais la nuit était de réussir à passer tous mes appels. » Sur ses tournages, il n’aime pas voir de chaises : pour lui, il n’y a pas le temps de s’assoir, il faut toujours être actif.

Charlie Sheen et un Albert Pyun très diminué
sur le tournage de POSTMORTEM

Sa femme et productrice Cynthia Curnan ** raconte qu’Albert Pyun est revenu extrêmement amaigri et frêle du tournage de POSTMORTEM (1998), avec Charlie Sheen en Ecosse. Il a dormi 48 heures sans interruption, comateux, et elle lui versait un peu d’eau dans la bouche toutes les 2 heures pour ne pas qu’il se déshydrate.

A chaque fin de tournage, elle explique qu’il était très malade pendant au moins 2 semaines à cause du rythme de travail titanesque qu’il se faisait subir, arguant que le mental était plus fort que le corps. Elle dit qu’il n’a fait que retarder et aggraver les conséquences liées au manque de sommeil et au surmenage.

En 2012, Albert Pyun se fait diagnostiquer une sclérose en plaques, ce qui l’anéanti moralement. Début 2013, il annonce sa retraite.

Baissant drastiquement sa fréquence de travail, il regarde alors dans le rétroviseur, et décide de remonter certains de ses films sur lesquels il n’avait pas eu les pleins pouvoirs. Il cherche aussi à faire financer des versions améliorées d’effets spéciaux de synthèse, comme celle de NEMESIS (avec « NEMESIS 2.0 »). Les fans peuvent lui acheter directement ces copies (illégales !) de ses director’s cut : CYBORG donc, sous le titre SLINGER, mais aussi TICKER, CAPTAIN AMERICA et KNIGHTS, agrémentées d’une explication justifiant le nouveau montage (Sur KNIGHTS par exemple, les producteurs et lui s’écharpaient en salle de mixage, et ce dernier n’était pas ce qu’il avait souhaité).

En 2011, Pyun vend des DVD artisanaux de son
montage rejeté par la Cannon en 1989...


Mais après quelques temps, il expliquera que le meilleur remède à cette maladie sera de continuer de tourner des films, et il conçoit en un temps record THE INTERROGATION OF CHERYL COOPER (2014), entièrement filmé en plan-séquence, en une seule journée ! Pyun se prouve à lui-même qu’il est encore capable d’être créatif et de tenir un plateau, malgré ses complications de santé lui faisant avoir régulièrement des convulsions, et des crises de souffrance aigües.

De nos jours, Pyun dit pouvoir quotidiennement faire 33 mises en place lumière (donc minimum 33 plans) et filmer 6 pages de scénario avec une seule caméra, ce qui reste hors norme.



CYBORG

Un des films résumant la façon de fonctionner d’Albert Pyun, et permettant de connaître ses goûts et influences, est le bien connu CYBORG, avec Jean-Claude Van Damme.

Dans les années 80, Pyun va travailler avec la fameuse société de production CANNON sur plusieurs projets dont CAMPUS (un des films dont il est le plus fier), avant que la double - possibilité de réaliser la suite des MAÎTRES DE L’UNIVERS et le premier film SPIDERMAN ne tombe à l’eau. 
Les décors et les costumes ont déjà bien fabriqués, et pour Pyun, c’est un énorme gâchis de ne rien en faire. Alors qu’il repart dépité dans son avion, il se casse la tête pour voir comment combiner ce qui a déjà été conçu, et imagine le scénario de CYBORG, qu’il signera sous pseudonyme et avec l’aide de son ami acteur Don Michael Paul, non crédité.


Chuck Norris étant sous contrat avec la Cannon, il est question pendant un temps qu’il tienne le rôle principal…

De son côté, l’inconnu Jean-Claude Van Damme est parvenu à sortir BLOODSPORT du marasme dans lequel il se trouvait. En effet, le premier montage du film était si mauvais aux yeux des producteurs de la Cannon, que 1/ ils avaient dit ne plus jamais retravailler avec Van Damme, et 2/ qu’ils destinaient BLOODSPORT uniquement au marché de la vidéo, ce qui était vraiment catastrophique à cette époque. Van Damme avait alors supplié qu’on lui laisse remonter le film, et ça a donné le succès international que l’on connait.

Du jour au lendemain, Van Damme devient donc figure de proue de la Cannon… qui lui propose comme prochain film chez eux soit la suite de DELTA FORCE, soit AMERICAN NINJA 3, ou soit le CYBORG que Pyun vient récemment d’écrire.

Van Damme choisit CYBORG et on échappe à Chuck Norris. Je dis « échapper », car avec le temps, on a vraiment du mal à imaginer Norris, beaucoup trop imperturbable et sérieux, tenir ce rôle. Pyun dit qu’il n’est pas impressionné plus que ça quand il découvre BLOODSPORT, mais que sa première rencontre avec le belge violent le convainc.

Deborah Richter, en pleine psychanalyse pendant le tournage
(ce qui aura aidé son jeu selon Pyun), est une des femmes fortes de CYBORG

Van Damme va apporter sa sensibilité à CYBORG, et interpréter un héros trainant ses guêtres de samourai / pistolero lessivé, cherchant à venger le meurtre des siens dans un univers désenchanté.

CYBORG est un road-movie qui, passez-moi l’expression, ne débande jamais. L’histoire se déroule donc dans un monde post-apocalyptique où la Peste a ravagé l’humanité, et où la barbarie est monnaie courante. Van Damme joue Gibson, un homme dont la famille a été éradiquée par Fender, un cannibale terrorisant la population et cherchant à faire perdurer la désolation ambiante pour garder le contrôle.
Un remède contre la Peste est détenu par une femme — le cyborg du titre, qui va croiser le chemin de Gibson et de Fender. Tout en cherchant à accomplir sa vengeance, Gibson va essayer de protéger le cyborg de Fender, pour l’amener au dernier centre scientifique existant.

Hitchcock disait : « Meilleur est le méchant, meilleur est le film ». Fender est le grand méchant du film et c’est une boule de charisme, il est joué par Vincent Klyn — qui deviendra un acteur récurrent du cinéma de Pyun par la suite. Pyun avait casté Klyn pour les MAITRES DE L’UNIVERS 2, il porte dans CYBORG le costume (et les lentilles de contact) qu’il était censé avoir dans la suite du film Mattel.

Qui a pu oublier Fender, le bad guy de CYBORG ?

Fender est montré et mis en scène comme si c’était un démon, le diable en personne, sa cruauté est permanente et sans concession. Il se complait dans ce monde dégénéré. A l’inverse de Van Damme, très félin, lui incarne la brute, le bourrin qui frappe comme une mule avec des enclumes à la place des poings. Sur le tournage, une véritable rivalité était née entre Van Damme et Klyn, ce dernier jouait comme si le film était centré sur son personnage. Il est d’ailleurs intéressant de voir que le film commence avec sa voix-off, et une séquence le mettant en avant lui, et pas Van Damme.

L’idée des vieilles lunettes poussiéreuses abritant un regard bleu d’acier termine de marquer tous ceux qui ont vu CYBORG… Ces yeux bleus perçants sont une référence directe à Henry Fonda, le grand méchant de IL ETAIT UNE FOIS DANS L’OUEST. Pyun ne s’en cache pas, bien au contraire !

Une véritable lutte de mâles alphas avait lieu sur le tournage :
qui allait voler la vedette à l'autre ?

CYBORG est d’ailleurs clairement un western futuriste, et si on pense forcément à MAD MAX 2 (pour la régression de la civilisation), Albert Pyun parle surtout de l’amour qu’il porte à IL ETAIT UNE FOIS DANS L’OUEST. On y pense lors de tous ces duels débutants par des face à face statiques où les personnages s’observent avant le coup de tonnerre. Il s’est beaucoup inspiré de la façon de filmer de Sergio Leone dans les rapports étroits entre l’espace et le jeu des acteurs. « Les grandes étendues donnent à ressentir l’isolement d’un homme », dira t’il.

Henry Fonda et son fameux regard dans le mythique
IL ETAIT UNE FOIS DANS L'OUEST de Sergio Leone (1968)

Et bien entendu, l’idée du flashback traumatique de Gibson sur sa croix, délivré par-à-coups, vient directement de celui de l’Homme à l’harmonica du chef d’oeuvre de Leone.
C’est une séquence hypnotisante, qui verse dans la tragédie avec ce Van Damme laissé seul avec son traumatisme, voué à finir comme tous les cadavres des malheureux crucifiés qu’on a pu voir jusque là.
On sent également clairement Pyun inspiré par le KEOMA d'Enzo G. Castellari (1976), notamment pour le sadisme de certaines idées, comme ces gens nus crucifiés en ouverture du film, le martyr de la famille de Van Damme et le massacre du camp des pêcheurs. Et comme dans KEOMA, Van Damme finit donc lui-même crucifié.

En parlant de crucifixion, il y a d’ailleurs pas mal de références bibliques dans CYBORG, et Van Damme y est montré comme une sorte de Christ du futur, rongé par les regrets et la culpabilité, essayant de porter secours aux autres.

Pyun a également toujours dit que Francis Coppola était une de ses influences majeures, pour ce qui est de l’utilisation du son. La plupart des effets sonores et une partie de la bande originale étaient prêts avant le tournage.

CYBORG dégage un sentiment permanent de désolation, de décrépitude, de sauvagerie.

CYBORG, c’était 8 plateaux à décorer, dont un marécage qui a été créé à l’arrière des Studios de Laurentis en Caroline du Sud. L’équipe décoration a fait venir 1400 mètres cube de déchets, de ferraille, d’arbres morts, de mousse et de plantes grimpantes pour en parsemer les éléments de décor, des tonnes de terre, sans parler des 24 carcasses de voitures et de l’épave de bateau qui pesait 15 tonnes.
Des tonnes de terre avaient aussi été louées : il est apparu qu’il coûtait moins cher à l’entreprise qui les fournissait de venir les récupérer, plutôt que d’avoir à payer une autre entreprise pour venir tout retirer.


Dans cet univers, la technologie, mis à part celle du Cyborg, est réduite à son niveau le plus archaïque. Du coup, niveau armement, Albert Pyun a demandé au Superviseur des effets spéciaux de fabriquer l’arsenal complet pour du combat urbain, en prenant en compte que les hommes du futur ne peuvent plus produire de munitions.
Les 100 armes qui ont été construites devaient être un peu excentriques tout en restant pratiques et réalistes : d’où le fusil de Van Damme qui se recharge par pivot du canon, conçu d’après les fusils à flèches que portent les plongeurs contre les requins. Ou encore la lame cachée dans sa chaussure, son arc à la fin du film, les fusils à air comprimés dont sont équipés les Pirates, ou bien encore toutes ces lames flippantes, ces couteaux et autres sabres courts parsemant le film.

Pour filmer cet univers en plein déliquescence, Albert Pyun a choisi le chef opérateur Philip Alan Waters, qui venait du clip vidéo, car il savait travailler vite et s’adapter, faire le plus de plans possible tout en conservant une tenue esthétique. Waters fera un excellent travail sur CYBORG, alliant scènes à lumière naturelle avec d’autres semblant sortir d’un comics déjanté, avec des cadrages totalement démentiels. Voir ce grand-écart de Van Damme en hauteur dans les égouts, attendant que sa proie ne passe sous lui pour lui poignarder la tête !

Le réalisateur de deuxième équipe n’est autre que George Mooradian, qui deviendra le chef opérateur attitré de Pyun durant la suite de sa carrière (MEAN GUNS, CRAZY SIX).
La longue course-poursuite commençant dans une usine, continuant dans les égouts et se terminant dans des marécages fait montre de leur maîtrise dans tous les environnements.

Un plan qui aura marqué toute une génération
accroc aux films martiaux.

Van Damme était chaussé de bottes assez lourdes et peu pratiques ; la scène de combat dans l’eau a été éreintante. Il a toujours eu tendance à porter un peu ses coups pour plus de réalisme ; certains cascadeurs en ont été pour leurs frais, même s’il n’y a pas eu de blessé... si l'on excepte la rumeur récurrente selon laquelle Jackson "Rock" Pinckney (qui joue l'un des pirates) aurait été dédommagé de près de 500,000$ par le tribunal, après avoir assigné Jean-Claude Van Damme qui lui aurait malencontreusement crevé un oeil avec une réplique de couteau pendant le tournage.

Pour obtenir les étincelles lors des affrontements à l’arme blanche, un courant électrique était établi dans les lames dont les manches étaient isolés pour protéger les acteurs. Dès que que les lames se touchaient, une étincelle jaillissait.

Cet énorme travail artisanal dans tous les secteurs de la production de CYBORG donnent des scènes de combats épiques, les mouvements martiaux de Van Damme y étant magnifiés par un découpage et des ralentis laissant à comprendre tous les mouvements aux spectateurs, à les apprécier davantage.


LA VERSION INITIALE DE PYUN

Toujours est-il que la version que l’on connait n’est pas celle qu’Albert Pyun avait en tête… Il était parti dans une sorte de cauchemar éveillé un peu expérimental, et il dit de son premier montage que c’était un « Opéra rock énervé », passé en Noir & Blanc et sur de la musique Heavy Metal aux exécutifs de la Cannon… qui l’exècrent et le rejettent en bloc !
On imagine Pyun bien échaudé puisque à la base, c'est quand-même lui qui s'est démené pour que la pré-production des MAÎTRES DE L'UNIVERS 2 ne soit pas mise à la poubelle ! Il doit toutefois repartir en montage et revient avec ce qui est de nos jours nommé SLINGER, son director’s cut…


Pour pallier à l’accent français de Van Damme, Pyun va chercher des solutions, dont l’adjonction d’une voix-off assez présente (et qui n’est pas celle du belge), donnant à ce montage un côté onirique, flottant, voire même quasi-religieux, que renforce la musique rock de Tony Riparetti et Jim Saad, à base de chuchottements et de lamentations.

Le director’s cut est donc plus atmosphérique et « moins cut », doté d’un montage moins nerveux : on a notamment ce long travelling montrant chacun des barbares, dans l’usine, là où la version cinéma fait monter la tension en champ/contre-champ entre les statiques Gibson et Fender.
Même le combat final prend plus son temps, et Fender meurt directement sous la pluie, d’un coup de couteau hors-champs censé lui couper la face en deux… ce qui laisse un léger sentiment de frustration.
Etrangement, il n’est quasiment pas question de la Peste dans le director’s cut. Fender est intéressé par la Cyborg pour ce qu’elle pourrait lui apporter en matière de technologie.

Mais il y a surtout 2 différences majeures qui ressortent de ces deux versions de montage.

La première est l’absence pure et simple de la scène du massacre du camp des pêcheurs. Choix très surprenant de la part d’Albert Pyun, qui ne s’en est jamais expliqué : le moment est pourtant marquant, assoit la barbarie de la bande de Fender et rappelle ce qu’ils ont fait subir à la famille de Gibson, en plus de montrer d’où ils tiennent ce bateau pour continuer leur périple.

Une scène marquante... absente du director's cut de Pyun.

La deuxième différence notable est la narration du flashback montrant le traumatisme de Gibson. Dans le director’s cut, après quelques flashs très brefs, tout nous est montré d’un bloc lorsque Gibson dort sur la plage, ce qui le fait se réveiller en sursaut. Dans le montage cinéma, le flashback nous est dévoilé lorsque Van Damme est sur la croix, laissé pour mort, ce qui lui insuffle la rage nécessaire pour se libérer à grands coups de talon… Séquence de la crucifixion qui est en partie placée en ouverture du director’s cut original de Pyun, avec la voix-off de Gibson disant : « Mon Dieu, je veux me tuer… » !

Difficile de ne pas préférer la version de Van Damme, qui pousse l’histoire et termine de raconter le passé du héros en lui permettant de se transcender. La séquence paraît très vide et trop rapide dans la version director’s cut.

Le premier director's cut s'ouvre sur un Van Damme crucifié...
Le montage du DC allemand de 2014 fera disparaître cette idée !

Au passage, oui, il existe 2 « director's cut » de Pyun ! Celui laissé en l'état à l'époque, puis vendu sous le manteau par Pyun lui-même en 2011 sous le titre SLINGER, véritable workprint sur lequel apparaissait continuellement le TC (Timecode). Puis, sans jamais rien déclarer, Pyun a retouché ce director's cut en 2014 pour la sortie allemande (mélangeant avec mauvais goût SD et HD, souvent au sein d'un même plan !), retirant cette ouverture sur la crucifixion et surtout, ajoutant une musique typée techno particulièrement mauvaise durant la scène de combat dans l'immeuble abandonné, contre les bad guys fringués façon Forces spéciales... La cerise sur le gâteau étant l'ajout d'un épilogue montrant une femme cyborg nue, annonçant une suite. Sacré Albert.

Fin de la parenthèse, et retour en 1989. 
Ce « director’s cut » est alors projeté à un public qui le déteste : sur les 100 personnes présentes, seulement une lui met une bonne note ! Les gens rient aux éclats lors du combat final… La Cannon est consternée. Van Damme, alors en train de terminer le tournage de KICKBOXER en Thaïlande, est mis au courant que CYBORG est en train de subir la même débâcle que la première version de BLOODSPORT… Et justement, puisque c’est lui-même qui avait sauvé BLOODSPORT en repassant par la case montage, il se propose d’en faire de même, sans être payé.

A son retour, Van Damme passe 2 mois en salle de montage avec son ami cinéaste Sheldon Lettish (qui était présent à la projo-test) pour aboutir à une nouvelle version de CYBORG, qui ravira la Cannon.
Le montage est plus efficace, tonique et énervé sous le regard de Van Damme / Lettish, tandis que Pyun délivrait un film plus laconique, sombre et désespéré sur fond d’une musique rock bien différente.

2014 : sortie en DVD allemand chez Platinum Cult
du director's cut remodifié de CYBORG... Pas que du bon.

Van Damme dira à propos de CYBORG : « Le premier montage était vraiment déplorable. J’ai réussi à donner plus d’ampleur aux scènes d’action. Durant le montage, l’histoire a aussi changé ; elle ne fonctionnait vraiment pas. Le problème avec le cinéma est qu’une bonne chose peut être complètement détruite par des gens incapables. » A bon entendeur…


Selon Albert Pyun, leur relation entre Jean-Claude Van Damme et lui s’est dégradée à partir du tournage de la crucifixion. Décidément ! Van Damme était dans une position vraiment très inconfortable et perdait rapidement patience — on imagine du coup combien ça devait être rude, quand on connait le rythme de travail de Pyun !

A partir de là, Van Damme demandait plus de temps pour se mettre en condition, pour refaire des prises -- pour être un peu plus à l'aise, tout simplement, ce qui irritait le réalisateur qui prenait du retard sur ses 22 jours de tournage. Attendant que la star belge arrive sur le plateau pour tourner un gros plan de son regard, Pyun finira même par filmer celui de sa doublure, plan présent dans son director’s cut !

Une séquence éprouvante pour Van Damme... et irritante pour Pyun.
Le début de la fin en ce qui concernera la relation entre les deux hommes.

La fin du tournage de CYBORG en eau de boudin et le fait que Van Damme reprenne les rennes a terminé de briser les liens entre eux à cette période... Même si le fait que le belge ait proposé la réalisation de DOUBLE IMPACT à Pyun un peu plus tard, prouve qu'ils ont assez rapidement enterré la hache de guerre.


SORTIE DE LA BÊTE

Toujours est-il que CYBORG sort dans les salles américaines le 7 avril 1989. Lors de sa première semaine d’exploitation, CYBORG devient le 4ème film le plus rentable aux USA ! Il a donné à Van Damme son statut de superstar. Et c’est un film qui est loin d’être tombé dans l’oubli.

CYBORG garde son charme intact de nos jours, et même Albert Pyun en est surpris : selon lui, à l’époque, il avait juste essayé de sauver les meubles de la débâcle des projets MAÎTRES DE L’UNIVERS et SPIDERMAN, en se testant au passage sur quelques concepts cinématographiques, et rien d’autre…

CYBORG continue de fonctionner via son rythme effréné de chasse à l’homme, concept que Pyun réutilisera souvent. Il continue aussi de fonctionner via son aspect moyenâgeux bien brutal et méchant, son sadisme surréaliste, sa quête vengeresse dans un univers magnifié par sa Direction Artistique, via sa générosité dans l’action… CYBORG a cet apparat de fantasme de violence, orienté divertissement mais premier degré, qui ne doute de rien.


Pour anecdote, la Cinémathèque française avait reprojeté CYBORG le 15 novembre 2013. J’étais personnellement extrêmement content de pouvoir découvrir le film sur grand écran… et en même temps, désabusé. Je trainais la patte parce que l’information était sur tous les sites de nanars, et ça m’épuisait d’avance d’être dans une salle remplie de spectateurs s’étant déplacés pour moquer le film.

La copie 35mm est lancée... Il y eu bien quelques rires forcés lors des 3 premières minutes puis… plus un bruit. Toute la salle était totalement captivée par le spectacle ! Seul le flashback montrant Van Damme avec une perruque a arraché quelques rires ici et là — pour le coup, cette perruque n’est pas ce qui a le mieux vieilli.

Au sortir du film, j’ai pu entendre des gens qui disaient « Mais c’est pas un nanar en fait, c’était super ! ». Tout est dit.


DECEIT

Il faut savoir qu’à la fin du tournage de CYBORG, la Cannon a demandé à Albert Pyun de filmer des inserts et des plans additionnels. Si on lit entre les lignes : de cette manière, la production se donnait plus de latitude pour faire modifier le montage au besoin (et donc, de leur point de vue, ils ont du se dire qu'ils avaient vu juste !).
Selon les versions, il s'agirait du reshoot de la fin additionnelle demandée par Van Damme lui-même après qu'il soit repassé au montage.

Quoiqu'il en soit, Pyun est, on l’imagine, extrêmement mécontent de s’abaisser à cette pratique, mais il n’a contractuellement pas le choix. Il va décider de tirer parti de ce mauvais pas… en réalisant un autre film en une poignée de jours, DECEIT ! Pour se faire, il fait travailler la même équipe de techniciens (et même Van Damme est remercié au générique de fin !).


DECEIT est un huis-clos complètement perché racontant l’arrivée d’un extra-terrestre à l’apparence humaine, voulant découvrir le sexe façon terrien, le tout agrémenté de longues tirades philosophiques… Donc quand il tournait les plans supplémentaires pour CYBORG, il pré-éclairait le plateau de DECEIT… le tournage a suivi la fin de celui de CYBORG, et ne durera que 3 jours et 3 nuits consécutifs qu’on imagine épuisants. Pyun n’aura mis que 24,000$ de sa poche pour le financement entier de ce film, qui aura rapporté près de 2 millions de dollars brut en VHS… Une belle revanche, en effet !

Une méthode qu’il reconduira par la suite, quand les Weinstein le forceront à partir refilmer des plans pour ADRENALIN, et qu’il en profitera pour tourner au même endroit NEMESIS 4 en 3 jours !


UNE SUITE POUR CYBORG

Il y aura 2 suites officielles, dont une avec la jeune Angelina Jolie, sans rapport avec le film d’Albert Pyun, si ce n’est quelques images de Van Damme sous forme de flashbacks.

Pyun, de son côté, cherchera plusieurs fois à donner une suite. Premièrement, il travaillera sur une préquelle au début des années 90, possiblement financée par MGM et Paramount, racontant l’origine de Fender et de sa horde de barbares. Les négociations ont traîné, et Pyun est parti réaliser NEMESIS.


Il écrira aussi un traitement pour une séquelle qui n’aboutira pas, qu’il remaniera plus tard pour qu’il devienne KINGDOM OF METAL aka KNIGHTS - LES CHEVALIERS DU FUTUR.

Il essayera ensuite une dizaine d’années plus tard de monter à nouveau le projet d’une préquelle qui se finirait là où CYBORG commence, par le biais d’un investisseur australien qui tenait à ce que Van Damme reprenne son rôle. Pyun avait également proposé à Dolph Lundgren et Scott Adkins des rôles secondaires. A cause du budget qui enflait, tout s’est effondré à la dernière minute, et Pyun a plus tard tenté de relancer la machine avec cette fois-ci Wesley Snipes, Steven Seagal et toujours Scott Adkins. Mais l’impossibilité de faire concorder les plannings de chacun a de nouveau fait tomber le projet à l’eau…


CA N'A PAS ARRÊTÉ DE TOURNER

Tout ceci n’aura pas empêché Albert Pyun de tourner une masse considérable de films, comme vous l’aurez compris... Son succès le plus récent date de 2001 : TICKER (EXPLOSION IMMINENTE chez nous), qui a la particularité d'avoir été le premier DTV de Steven Seagal, mais aussi et surtout d'être une sorte de créature de Frankenstein constituée au montage, en plus de ce qui a été tourné en 12 jours, d'extraits provenants de près de 50 films Nu Image différents, après que la production ait coupé dans le budget ! Tout le début n'a par exemple jamais été tourné pour le film en lui-même.

Ce film rapiécé dont les coutures sont extrêmement voyantes montre également ses stars communiquer presque exclusivement en champ/contre-champ, ces dernières n'ayant pas été présentes durant les mêmes périodes du tournage...


Très loin d'être l'un des meilleurs film de Pyun (les scènes de combat sont médiocres, esthétiquement on est pas au niveau du reste des prods Pyun, reste quelques moments ici et là), TICKER a toutefois été à son niveau un carton phénoménal de par le monde, et continue encore de nos jours à être diffusé à la télévision... C'est Vincent Klyn, poto de Pyun depuis CYBORG où il jouait donc le charismatique Fender, qui a du s'en frotter les mains ; il est producteur associé sur ce film ! Il n'a d'ailleurs plus jamais rien fait depuis cette date.





SINCÉRITÉ

Vous m’aurez certainement senti un peu sur la défensive durant cet article. Je l’avoue car je suis assez lassé, depuis toutes ces années, de devoir me justifier et de m’entendre dire que je devrais avoir honte de m’intéresser à un tâcheron pareil, etc. Et bien actuellement, j’aimerais voir plus de « tâcherons » comme il a pu l’être pendant 20 ans.

J’aimerai voir de nos jours plus de scènes d’action mises en boîte comme il savait le faire, ou plus de films à petits budgets avec une vraie ambiance, une véritable âme. J’aimerai sentir la sincérité et apprécier la générosité qui étaient siennes, dans toutes les petites productions actuelles. Ce n’est que rarement le cas.

Quand on est aspirant cinéaste, l’univers de Pyun est pour moi excitant, et si ses films ne sont pas tous réussis, il y a cette énergie qui en émane, donnant envie de se saisir d’une caméra dans la foulée — non pas spécialement pour faire le même type de films que les siens, mais simplement parce que c’est galvanisant.

Via son compte Facebook, il est devenu très soudé avec sa communauté de fans, et il partage tous ses projets en cours, ses souvenirs de tournage « pour ne pas oublier ». Cette relation privilégiée avec ses fans est selon lui une force motrice énorme dans la lutte contre sa maladie.
N’hésitez pas à aller voir par vous-mêmes.

J’aimerai voir plusieurs de ses films en HD et au format respecté, sur les plateformes de VOD où ils auraient tout à fait leur place.



Si je devais conseiller quelques films de Pyun aux néophytes, je citerais bien entendu CYBORG, mais aussi NEMESIS, KNIGHTS, CRAZY SIX, MEAN GUNS et ADRENALIN. Si le néophyte en question bloquait sur ces titres... inutile de persévérer.
Ses films les plus intéressants et réussis sont pour lui NEMESIS 2, CAMPUS, DOWN TWISTED, ROAD TO HELL et MEAN GUNS... Mais ça change régulièrement !


Arthur Cauras.



Ps : les informations de cet article proviennent des making of et commentaires audios des éditions video des films d'Albert Pyun, d'articles et interviews d'époque, et de son compte Facebook. Cet article a constitué la base de mon intervention de 30 minutes pour le bonus de l'édition collector française du blu-ray de CYBORG chez ESC / Lionheart, intitulé « Run & Gun : le Cinéma d'Albert Pyun ».
https://www.esc-distribution.com/action/5009-cyborg-edition-collector-limitee-boitier-vhs-3701432001739.html?search_query=cyborg&results=3




* A noter pour les connaisseurs, que KICKBOXER 4 a été l’un des tous premiers films a montrer des chorégraphies de MMA et des techniques de Jiu Jitsu brésilien, par le biais des frères Machado, cousins de la fameuse famille Gracie.
Attention, il existe une version censurée du film, n’y allant pas de main-morte, et faisant sauter par exemple toutes les mises à mort lors des finales du tournoi clandestin… qui sont justement des combats à mort !

** Cynthia Curnan était à la base une psychanalyste... qui officiait à Los Angeles, et dont la clientèle était donc principalement des gens du milieu du cinéma ! Ce qui, à la longue, lui aura donné envie de tenter elle aussi l'aventure.








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mardi 22 septembre 2020

L'EMPRISE (Sidney J. Furie, 1982)



L’EMPRISE
(the Entity, Sidney J. Furie - 1982)


Comment un projet pareil aurait-il pu être monté sans la mention « inspiré d’une histoire vraie », une question qui restera sans réponse ...

Le film fait 2h qui passent en vérité très vite, notamment par le fait qu’il y ait presque 2 films en un : un Fantastique à tendance psychologique façon RÉPULSION, un fantastique-clinique-scientifique façon Cronenberg (on peut faussement penser à SCANNERS et FAUX-SEMBLANTS).

On est plongé immédiatement dans le cœur du sujet dès les premières minutes : une femme célibataire mère de famille est violée à son retour à la maison, par une entité invisible. Appelant à l’aide son grand fils, elle est terrorisée, demandant d’aller voir dans tous les recoins de la maison. Elle va tenter de comprendre et de résister à cette force surnaturelle vicieuse, qui va la harceler, tout en sauvegardant ses deux fillettes et son fils.

Détresse psychologique, ou phénomène bien réel ?


THE ENTITY, c’est donc inspiré de faits réels, mais au passage traite intelligemment du thème du viol et surtout des victimes de ce crime, combien elles peuvent souffrir encore davantage par l’incrédulité de l’entourage et des personnes compétentes (le « tu es sûr que tu ne l'a pas cherché ? » changé ici en « tu es bien sûr que ça ait eu lieu ? »)... gros malaise lors de ces scènes d’agression sexuelles, filmées d’une manière vraiment crue et sans ménager le spectateur, souvent en gros plan — comme la majorité du long métrage d’ailleurs : de gros plans souvent assez longs, oppressant davantage l’héroïne dans le très maîtrisé cadre 2.35 de l’entreprise.

Si certaines réactions peuvent laisser à désirer (se faire violer dans une maison et y retourner quand même le lendemain, l’équipement à hélium froid foire mais personne ne va au secours de la femme), la maîtrise du métrage, la musique aussi épurée que dérangeante (riffs de guitare + notes simples de piano évoquant les va-et-vient d’un viol) et certaines idées jusqu’au boutistes (l’héroïne a un orgasme dans son sommeil alors qu’elle se fait tripoter dans la réalité par l’entité...) nous remettent drastiquement sur le chemin d’une expérience aussi éprouvante qu’elle ne l’est pour la protagoniste.
Une scène coupée aurait plongé le public encore plus loin dans l'incomodité, montrant la mère de famille copulant avec son fils lors d'un rêve déviant... Scène qui trouvait son écho plus loin dans le film.

En attendant, James Wan a du se souvenir de certaines séquences pour son réussi INSIDIOUS, notamment ces personnages de parapsychologues gentiment azimutés, et le mélange de science et de phénomènes paranormaux.

Le martyr de la mère, et sa volonté
de se sortir de ce cauchemar à tout prix.


Rarement on aura vu un sujet aussi délicat traité de la sorte dans une série B. Les consultations chez le psychiatre sont vraiment bien menées et brassantes (notamment le bilan qu’il lui fait a l’arraché concernant son point de vue sur « une entité forte qui me violait pendant que deux petites me tenaient les jambes »), et à nouveau, les réactions de l’héroïne face à ce phénomène on ne peut plus glauque, faisant résonner le mal-être des victimes de viols, notamment son soulagement alors qu’elle a été agressée mais... sous les yeux d’un témoin, cette fois-ci.

Barbara Hershey est incroyable dans ce rôle, quel courage il lui aura fallut pour se livrer à ce point...

Surtout quand on sait que dans l’esprit tordu de certains, un viol n’est pas si grave que ça, voire même peut être excitant. En atteste d’ailleurs le slogan honteux de l’affiche française de l’époque : « un voyage vécu au bout de la peur et du désir » (!!!)

Si personnellement, je trouve la première partie de THE ENTITY plus puissante qu’à partir de l’arrivée des parapsychologues (le doute sur la santé mentale de la mère est présent), le film reste l’une des séries B fantastiques les plus fortes et atypiques qui soit...

La final du film entérine cet état de fait, refusant quelque part tout compromis de réel happy end.


- Arthur Cauras.



Un slogan totalement hors de propos.